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"Live in Tokyo" - Brad Mehldau

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Côté technique

Brad Mehldau joue un Steinway. La prise de son est très large et reflète l'acoustique de la salle (beaucoup de réverbération), le public est heureusement calme et en bonne santé.

L'univers de Brad

Quelle merveilleuse introduction que ce "Things Behind The Sun" (Nick Drake). Brad Mehldau vous happe littéralement dans son univers, pas de temps d’adaptation nécessaire. Harmonies pleines, rythme soutenu, on est pris par la main pendant 4 minutes.

Viens la tendresse, le lyrisme. Une musique inspirant le rêve d’un enfant endormi. La rengaine ensuite, celle qui s’installe sur un la au milieu du piano, et tout se met à tourner autour. Les syncopes et ce battement souligné parfois par le jeu d’une pédale qu’on lâche soudainement nous amène un peu plus loin dans la transe. L’obsession alors, séance d’hypnose. Brad s’égare. Et puis il retrouve son la, s’y accroche pour une ultime consonance. "Someone To Watch Over Me" ne se termine qu’après ces 13 minutes de bonheur.

Brad nous embarque alors encore un peu plus loin dans son univers complexe. Atterri parfois sur des intervalles sud américaines, et continue son chemin sans s’attarder… et là c’est moi qu’il perd parfois. Du coup j’écoute autrement et je remarque alors le travail accompli par sa main gauche, impressionnant !

"Monk's Dream" démarre un peu à la façon d’un blues du 21ème siècle. Rythme enlevé, swing, walking bass et toujours cet art incroyable de faire sonner quelque chose de plus que l’attendu. On retrouve le thème à la croisée d’un orchestre de notes et… on se perd à nouveau.

"Paranoid Android" mérite qu’on s’attarde un peu, ne fut-ce que parce qu’elle occupe un tiers du disque. Brad Mehldau l’avait déjà enregistré en studio sur "Largo" en 2002 et semble être un fan de Radiohead puisqu’il a remis le couvert dans son avant-dernier album "Anything Goes" en reprenant "Everything In Its Right Place". Cette chanson culte (j’en avais aucune idée avant de faire une recherche sur Internet) est un "assemblage" de trois morceaux différents.
Une longue introduction mystique qui pour le coup m’a fait pensé un peu à l’univers de Keith Jarrett amène subtilement à la douceur du refrain. Et on retrouve le talent inouï de "réharmoniseur" de Brad. Arrivent ces trois accords (correspondant à la deuxième partie, 2ème minute dans l’original, 8ème chez Brad) qui sonne comme une évidence, comment ne les avaient-on pas vu venir ? Variations complexes sur le simple. Ici il m’a quand même fallu plusieurs écoutes (et plus que deux) pour apprécier, "ça part en vrille". Après l’orage, le repos, presque funèbre, triste en tout cas (troisième partie distincte, 4ème minute dans la verision de Radiohead, 12ème ici). Une mélodie limpide en invention à deux (trois ?) voix réintroduit le thème de la deuxième partie. Un déluge de sons et d’harmonies à nouveau, à la limite du trop plein, chemine vers une fin en apothéose où la reprise des trois accords nous remet sur les rails, à bout de souffle.

Après une épopée pareille (19 minutes) Brad nous ménage avec un "How Long Has This Been Going On" dans la veine de l’intro à "Someone To Watch Over Me". Dieu ! Comme j’aimerais faire sonner un piano comme monsieur Mehldau. Leçon de blues, écoutez ! On pourrait y passer la nuit. On se surprend à faire des mouvements de tête accompagnant le battement de vie de sa musique. Irrésistible, happant.

"River Man": Variations sur un thème orchestral. Sonate en talent majeur. Invention suspendue sur l’alternance du mode mineur et majeur.

Décodage

Dans cet enregistrement, Brad alterne les passages très mélodieux, un son épuré et des passages orchestraux, rythmiques, des avalanches de notes. Une écoute au casque et en tout cas attentive est indispensable pour apprécier.
La musique de Brad Mehldau est singulière. C'est toujours plus simple de rapporter une expérience à une autre, "c'est l'héritier de Keith Jarrett", "sa musique est inspirée par Bill Evans". Non. Son univers est unique, gigantesque et complexe. Donc difficile à appréhender. La récompense, c’est l’évidence d’une musique qu’on aurait pu chercher toute sa vie.
Un soir, à Tokyo.

http://www.bradmehldau.com