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Chopin-Rachmaninov par Hélène Grimaud

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Avec une personne de la trempe d’Hélène Grimaud, on a tendance à scruter chaque détail et chercher à en traduire les intentions. Avant même de m’intéresser à la musique, je me surprends à étudier l’enveloppe. Ainsi, le livret présente, bien sûr, des photos de l’artiste en pose, puis deux textes : un écrit de la plume de la pianiste concernant sa perception métaphysique des oeuvres (« Mort, où est ta victoire ? ») et une interview expliquant l’histoire de l’album. Premier paradoxe : cette combinaison d’une approche un peu « people » pour présenter le disque et d’un contenu témoignant d’une réflexion en profondeur sur les œuvres et leurs compositeurs mais aussi d’une pointe de pédantisme qui me met parfois mal à l’aise.

Je m’intéresse ensuite au choix du répertoire. Hélène Grimaud explique que Chopin tient une place majeure dans sa trajectoire pianistique mais qu’elle a longuement repoussé le jour où elle en rejouerait. Dans ce disque, elle choisit pourtant des œuvres qui ne sont pas les plus caractéristiques du grand compositeur. Connaissant l’inclination de l’interprète pour le grand répertoire romantique, je me serais plutôt attendu à l’entendre sur les Ballades et autres Impromptus. Ici pourtant, le choix se porte sur la sonate op.35 No.2 dont le seul élément véritablement populaire est le mouvement de Marche Funèbre. Ensuite vient la sonate Op.36 No.2 de Rachmaninov. Je dois saluer ici ce choix artistique magistral : la manière saisissante dont s’enchaînent, comme un écho, le démentiel final de Chopin et les premières notes de Rachmaninov. Hélène Grimaud a visiblement cherché à mettre en évidence tout ce qu’il y avait en commun entre ces deux sonates : Même tonalité (Si bémol mineur), même numéro (2), numéros d’opus se suivant (35 chez Chopin, 36 chez Rachmaninov) et le thème de la mort (le second mouvement de Rachmaninov a des consonances de marche funèbre évidentes tant en rythme qu’en harmonie). A ces deux monuments, Hélène Grimaud ajoute la Berceuse Op.57 et la Barcarolle Op.60. Là encore, la pianiste refuse de céder à la tentation d’une pièce populaire de Chopin.

Quelques mots sur la sonate de Rachmaninov : comme indiqué plus haut la référence à la sonate de Chopin semble assez claire, elle devient encore plus évidente lorsqu’on apprend que Rachmaninov en a écrit deux versions, l’originelle en 1913 et une version révisée en 1931. La raison que le compositeur évoqua était qu’il trouvait la version initiale trop lourde « Elle dure 26 minutes alors que pour celle de Chopin, en 19 minutes tout est dit. » Rachmaninov va donc effectuer des coupes et des simplifications dans la partition dans le but d’empêcher les effets « pianistiques » d’occulter le message musical : la version révisée durera 19 minutes, comme pour Chopin ! Néanmoins beaucoup de pianistes trouveront la version révisée insatisfaisante car ôtant une partie du plaisir de la jouer. Horowitz demanda alors l’autorisation au compositeur de concocter une version moyenne en reprenant quelques éléments de la première version. Rachmaninov accepta sans problème. Il semblerait que le compositeur avait perdu le contact avec sa propre œuvre, disant même : « Horowitz joue ma sonate bien mieux que je ne la joue moi-même. » La version d’Horowitz devint donc, et jusqu’à nos jours, comme la version de référence. Hélène Grimaud qui se fait un point d’honneur à se montrer audacieuse a bâti sa propre version et, ma foi, le résultat est plutôt cohérent.

Il est une chose que j’ai remarqué chez Hélène Grimaud, c’est cette tendance à « forcer le trait » quand il est question d’effets de rythme ou de dynamique. Je trouve personnellement le résultat souvent mitigé. La pianiste gagnerait, à mon goût, à radoucir tout cela : par moments, il y a dans sa démarche quelque chose de trop « affecté ». Je veux bien que « La vitesse c’est dépassé », néanmoins Hélène Grimaud n’a aucune raison de jouer aussi lentement (ainsi sous ses doigts, la sonate de Chopin dure 25 minutes au lieu des 19 chères à Rachmaninov). Son désir de mettre l’accent sur l’expressivité intrinsèque de la partition n’est pas toujours heureux. J’ai aussi noté certaines hésitations dans les choix sonores, sans gravité à mon sens, au contraire, elles montrent que la pianiste n’a pas « joué le studio » en cherchant à rendre une copie parfaite.

Pour ainsi dire, sur les deux sonates, Hélène a un peu tendance à jouer du Grimaud plutôt que du Chopin ou du Rachmaninov. Dans le fond, il n’est pas inintéressant d’avoir des pianistes comme elle, qui cherchent à s’écarter des sentiers battus. Le résultat d’ensemble n’est pas foncièrement désagréable mais il y a tout de même du superflu. Il faudra attendre la Barcarolle pour entendre du Chopin dans une approche plus orthodoxe et tout simplement brillante.

Mais ne boudons pas notre plaisir : c’est un disque de bonne facture, fait par une artiste intègre et définitivement talentueuse. Le toucher et le son sont tout simplement ahurissants. Hélène Grimaud veut se lâcher dans son jeu ; peut-être y pense-t-elle trop, ce qui nuit parfois à sa spontanéité mais elle a le mérite de prendre des risques de sorte qu’il se passe toujours quelque chose avec elle.

Fausse ingénue ou vraie naïve ? Chacun aura sa propre réponse en écoutant ce disque.