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Daniil Trifonov au Bozar en janvier 2015 : Saisissant !

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Martha Argerich a déjà partagé son admiration pour le toucher du jeune pianiste. C’est probablement sa caractéristique la plus admirable, outre une virtuosité confondante : dans la plus pure tradition de l’école russe, la palette de nuances de couleurs et de puissance dont Trifonov est capable à 24 ans est extraordinaire. Il propose une telle variété de sonorités, au sein d’un même mouvement, parfois dans un même élan, capable d’offrir des contrastes inouïs entre les doigts d’une seule main, qu’on est immédiatement saisi et très attentif à son jeu. Le silence qui régnait dans la salle en première partie de concert était à ce titre éloquent.

Cette prouesse requiert une immense concentration. L’attitude du pianiste à son entrée sur scène (tel un automate, il s’est littéralement jeté sur le clavier) nous renseignait assez sur son état de quasi transe. On pouvait affirmer que Trifonov nous offrirait ce soir-là le meilleur de lui-même, tout entier au service de la musique.

A la suite de Brahms, joué de la main gauche avec une intensité et une présence magnifiques pour célébrer le contrepoint de Bach, c’est probablement dans Liszt que Trifonov a donné toute la mesure de son talent. On n’en finirait pas d’évoquer les multiples images qu’inspirait son jeu tout à tour tendre, démoniaque, drôle, dramatique, en un spectacle fascinant de sons dansants, bondissants, brillants et chatoyants à l’envie. Nos oreilles étaient sans arrêt sollicitées du fait de cette alternance endiablée de délicatesse et de puissance, sans aucun temps mort. Par ce foisonnement, notre esprit d’auditeur ne s’est pas relâché une seconde ; et la survenue de la pause nous a laissé un peu hébétés.

Il ne serait pas juste de dire que la Sonate de Rachmaninov, en seconde partie de concert, nous a également transportés. Certes, la patte du compositeur est reconnaissable par cette oeuvre grandiloquente, et certains passages sont évidemment remarquables. Il reste que dans son ensemble, cette sonate est d’un abord difficile car complexe et torturée : le compositeur dit avoir voulu faire coexister trois personnages du Faust de Goethe, si bien que le résultat est très agité et quelque peu déroutant.

Ce que Trifonov en a fait reste néanmoins admirable. Avec les mouvements Allegro 1 et 3, sa détermination à extraire le chant et la force de cette partition était total. On l’entendait et le voyait parfois sculpter en quelque sorte la musique, débusquer les sons du fond du clavier ou accentuer les contrastes d’intensité et de tempi des deux mains. Son engagement physique était fort : le visage galvanisé, le dos très vouté, la transpiration de plus en plus marquée. Le deuxième mouvement (Lento), considéré comme une pièce maitresse de Rachmaninov, fut plus retenu mais aussi très dense.

Les bis ont achevé de nous confirmer l’intérêt considérable de ce pianiste. Capable alors d’un jeu désarmant de légèreté et de facétie avec des petites pièces russes (dont le prélude pour la main gauche numéro 1 op.9 de Scriabine), le concert s’est achevé sur les nuances aériennes d’une valse sentimentale de Schubert.

Mise à jour le Mercredi, 03 Février 2016 13:35