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Berezovsky aux Beaux Arts à Bruxelles

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Outre sa carrure physique, Berezovsky est un pianiste totalement virtuose, c’est-à-dire qu’il joue avec une aisance et une vélocité confondantes, avec un son d’une très grande clarté (on entend distinctement toutes les notes), rendu dans chaque registre (aigu, medium, grave), capable de passer très rapidement d’une incroyable ampleur à un murmure saisissant. Son arrivée sur scène, comparable à celle d’Hélène Grimaud, nous renseigne déjà sur son tempérament : il cherche à suivre son instinct, comme galvanisé par les difficultés techniques à venir (ses compositeurs de prédilection sont Liszt, Rachmaninov, Godowsky et Medtner) ; et soucieux de traduire la voix intérieure que lui renvoie son oreille interne, il joue dans un état de transe, « possédé, comme un chaman. » (cf. l’interview de Xavier Flament en février 2006).

Assurément, à 40 ans justes, Berezovsky a les attributs d’un phénomène. Cela suffira-il à en faire un très grand pianiste, dont le nom et les enregistrements resteront des références, de la trempe d’un Gould, d’un Richter ou d’un Schnabel ? Berezovsky n’est pas semblable à son compatriote Grigory Sokolov : il ne cherche pas à faire de la musique de chambre une œuvre symphonique et n’appuie pas ostensiblement sur chaque accent de la partition. Il n’agit pas non plus comme une simple mitraillette du clavier et cherche à l’évidence à partager une inspiration, un feu intérieur. Pourtant, le concert de ce mardi nous a laissés sur notre faim.

Le choix des œuvres tout d’abord : passé un morceau de choix, une pure merveille de l’histoire du piano que ces danses des compagnons de David (Davidsbündlertänze) de Schumann, les deux tiers restants de la soirée étaient consacrés à Liszt, dans 4 des 12 Etudes et l’incroyable Sonate en si mineur - le changement de programme de dernière minute (4 Lieder de Schubert transcrits par Liszt on cédé la place à du même Liszt) n’a pas changé cette relative absence de diversité. Malgré le Chopin emballé en rappel, on regrette de ne pas avoir entendu Medtner ou tout autre compositeur moins connu qui aurait permis d’apprécier plus largement la palette du pianiste.

La vitesse à laquelle la deuxième partie du concert a été exécutée ensuite : il n’a sans doute pas fallu plus de 15 ou 16 minutes (à comparer par exemple aux 30 minutes de Kristian Zimmermann, un peu lent il est vrai) pour faire jaillir les feux de la Sonate de Liszt dans une succession de contrastes presque suffocante, suivie en rappel de deux valses de Chopin survolées comme en relâche, certes jouées avec une douceur extrême mais confinant à la joliesse, peu investies, presque dépourvues d’âme.

La brutalité avec laquelle le Russe s’est emparé de Liszt nous a également surpris : à la suite des deux Etudes Mazeppa et Feux follets, superbes, Wilde Jagd et Harmonies du Soir étaient déjà sensiblement plus musclés, sans que cela se justifie : car ce que l’on gagnait en gesticulation spectaculaire, on le perdait en intensité musicale. Mais c’est la Sonate qui nous a paru la moins convaincante : le pianiste comme tapis sur le clavier, épaules et bras ramassés, a déployé une force incroyable avec une fulgurance étourdissante, pour une interprétation marathon. C’était impressionnant, il est vrai ; mais très laid car si peu musical. On n’a pas le souvenir d’une expérience à ce point technique et rébarbative sous les doigts de Richter, Horowitz, Ranki ou Barenboim pour ne citer que ces interprètes. Et l’on a soudain du mal à suivre Borozovsky lorsqu’il dit par ailleurs que « le problème de la virtuosité, ce n’est pas la technique mais l’oreille » (dans son interview de 2006), à moins de considérer que l’oreille peut être parfois bestiale ?

Heureusement, il y eut Robert Schumann et les 18 Danses de David. Plus d’une demi-heure de ravissement (malgré quelques échappées brutales) sous les doigts habités et l’esprit concentré à l’extrême d’un pianiste justement capable de nous toucher – et de toucher au sublime. Une difficulté particulière de cette œuvre vient de la multiplicité des 18 tableaux, ou humeurs, peints par le compositeur qu’il convient de traduire dans leur diversité. Or c’est avec une indéniable grâce, dans un jeu souvent délicat mais intense, usant de contrastes maîtrisés et sans outrance, que le pianiste a su captiver la salle, saisie par le jeu de facettes de Florestan (le fougeux), Eusebius (le tendre) et Maître Raro (le sage).