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Stefano Bollani, Flagey – 2 octobre

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La salle était bien remplie, en particulier de la diaspora italienne de Bruxelles venue acclamer l'enfant du pays devenue une vedette chez lui. Sans formalité en ce début de concert, les musiciens s'installèrent à leur poste et entamèrent leur premier morceau par petites touches progressives, manifestement décidés à s'amuser autant qu'à distraire leur public. On regrettera l'incoutournable attelage de fumigènes (néanmoins très discrets) et de sono (force micros et baffles) qui caractérise dorénavant bien des concerts, laquelle sono ayant eu pour effet inédit de supprimer toute dureté accoustique en plus d'égaliser les niveaux sonores des trois instruments – affaire de goût, bien sûr ; mais quelle maquillage du son original !

Il est manifeste que ces trois-là sont virtuoses et se connaissent à merveille, au point qu'ils nous offrirent comme premier spectacle visuel la combinaison étonnante d'un pianiste qui ne tient pas sur sa chaise, d'un percussionniste qui ne regarde jamais ses partenaires et d'un contrebassiste l'oeil vissé sur le piano, le tout pourtant très bien rôdé. Dans une combinaison de 9 morceaux, on eut droit à un jeu d'atmosphères swingantes émaillé de divers solos, sans pour autant qu'un instrument domine les autres. Bollani ne s'embarasse souvent pas d'effet mélodique au clavier, plutôt concentré sur la rythmique, bien qu'il puise son inspiration dans de multiples sources, notamment chez des compositeurs de musique classique comme Poulenc (un des morceaux de ce soir-là) ou Ravel mais aussi, plus surprenant, chez des écrivains qui l'emballent, comme Raymond Quéneau. « Parfois, je peux travailler sur un mot » reconnaît-il dans ses interviews ( http://www.zicline.com/dossiers/bollani/bollani2.htm).

Au chapitre des bonnes surprises, outre la bonne humeur que distille cet Italien très complice avec le public, on est frappé par l'aptitude du trio à entrer instantanément dans une atmosphère et un rythme données. Affaire de préparation et d'habitude : on aurait pu regretter une certaine absence d'improvisation (« Je n'improvise pas réellement, mais je décide souvent très tard du programme. ») si Bollani n'était justement pas capable d'imprimer une étonnante légèreté à des enchaînements de notes qui semblent échapper à tout fil conducteur, mais qui sont parfaitement guidés. Le toucher du pianiste n'est certes pas des plus mordants, confinant parfois même à une douceur excessive que l'on soupçonne de verser dans l'esthétisation (encore une fois, affaire de goût) ; mais il a incontestablement beaucoup de brio et d'allant.

Dans ce qui nous a paru moins intéressant, on notera que Bollani n'est pas exempt des tics propres à sa génération, tapottant sur la caisse du piano, se mettant plusieurs fois à genoux devant le clavier ou en travers de la banquette, frappant vivement la touche pour marquer des pulsations ; quittant même le clavier, ce qui est plus inhabituel, mais sans que tout cela semble apporter beaucoup au son. En outre, il y a chez les trois musiciens une tendance au déluge sonore qui n'aide pas à la lisibilité de l'ensemble, où la t'chache, incontestablement brillante, l'emporte sur le discours lui-même : en termes classiques, on parlerait d'une absence de phrasé dans une surenchère de notes. Il semble que Bollani en soit bien conscient, d'ailleurs : « Comme musicien, je pense être trop volubile (...) J'en fais parfois trop quand une note aurait suffi. » Il est vrai que dans cette partie de plaisir à laquelle le trio se livrait, ou se laissait aller devrait-on dire, il n'y avait pas de silences, tout était enchaîné sans relache dans un continuo permanent duquel l'un ou l'autre soliste pouvait jaillir, comme souvent dans les compositions de jazz.

Il ressort de cette soirée un sentiment de liberté où les standards et classiques ont pu être aimablement chahutés et les compositions originales rendues avec plaisir, placée sous le signe d'une certaine ironie (on pense aux « oh ! », « ah ! », « éh ! » lâchés sur une partie de l'avant-dernier morceau) et d'un cabotinage entrainant qui en faisait bien le charme.