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Amazone de Maxence Fermine

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Dans un bar au bord de l'Amazone les gens se saoulent alors qu'arrive, sur un radeau, un pianiste de jazz, noir, jouant sur un Steinway blanc. Il s'appelle Amazone Steinway. Peu à peu on apprend son histoire. Une relation se tisse entre le barman, Cerveza, le grand caïd des lieux, Rodriques, et notre pianiste. Alors qu'il a joué (et perdu)son piano aux dés, arrive un personnage encore plus étrange : un Indien qui s'appelle Mendes et qui délivre Amazone du pouvoir du caïd. Ensemble, Amazone, Mendes, Cerveza et Rodriques, partent pour un lieu encore plus éloigné et inaccessible, aux sources de l'Amazone. Ce n'est que vers la fin où l'on apprend pourquoi : la femme mourante d'Amazone, d'origine indienne, lui a demandé d'aller à son village natal pour jouer sur son piano blanc. Mendes, le frère de sa femme, a vu tout cela dans son rêve, et lui sert de guide. Ils arrivent jusqu'aux abords du village, où ils se fabriquent une grue artisanale pour monter le piano (ainsi que le pianiste) au-dessus d'un cataracte. Les cordes se brisent, le piano tombe, le pianiste (ainsi que le caïd qui plonge pour le sauver) meurent. Depuis, à cet endroit, on entend toujours la musique du piano blanc. Les Indiens disent que c'est le piano blanc qui rêve.

J'ai été assez déçu par ce livre. Il est séparé en sept chapitres "nulle part", "le hasard", "le regret", "la chance", "l'errance", "la folie", "le rêve", et cela est censé être la quête d'Amazone Steinway. Mais là où on attend une explication intéressante, ayant un rapport à la musique, on retrouve une histoire de fantôme et de rite indien. Des clichés. Le pianiste est censé jouer divinement, du jazz. Il a appris tout seul. Sa musique est décrite comme la perfection même, sans faille. Il n'y a rien d'humain là-dedans. Admettons que sa femme savait prédire l'avenir et lui a demandé de faire ce que lui dirait son frère, et que son frère a vu tout cela dans son rêve (c'est connu, les indigènes accordent beaucoup d'importance aux rêves) et que c'est pour cette raison qu'Amazone Steinway doit remonter l'Amazone. Mais en quoi est-ce que cela nous concerne ? Qu'est-ce que cela nous rapporte-t-il ?

Dans la tragédie grecque, le spectateur suit les luttes internes (et externes) du protagoniste, les vit en même temps que lui, et arrive à la katharsis. Ici point de lutte. Tout est prédéfini, réglé comme une horloge. Amazone Steinway va passer par les sept étapes qui sont les sept chapitres, et va mourir à la fin. Le texte est censé être poétique, confronter un univers à la "Voyage au bout de la nuit" ou "Salaire de la peur" à l'univers de notre cher Steinway (le piano). Cette confrontation est tellement évidente que l'auteur se croit obligé de nous la rappeler à tout instant, y compris dans le nom du protagoniste. Le texte est censé être poétique, c'est une poésie forcée, basée sur des clichés. Un exemple : à mi-chemin de leur voyage, ils s'arrêtent pour s'approvisionner. Le marchand qui va leur vendre des provisions est en train de lire l'Odysée d'Homère. Que c'est beau la culture européenne qui arrive même aux endroits les plus éloignés de la forêt amazonienne. Serait-ce un clin d'œil, vu que notre pauvre Ulysse a lui aussi fait un bout de chemin avant d'arriver chez lui ? Hélas non, ou du moins je ne vois pas le rapport. C'est juste agréable de confronter encore une fois des mondes tellement différents : la vie dure du commerçant amazonien, la culture humaniste, et cela donne au texte un petit air de Borges...

Les personnages sont stupides et monolithiques, ne voient pas plus loin que leur nez. On dirait des marionettes, sauf que l'on ne saura pas qui tire les ficelles (l'auteur, sans doute, mais cela n'est pas très original). Et après il y a les incohérences : sa femme a prévu qu'elle allait mourrir, et elle a prévu qu'il devait faire ce voyage pour échapper à la souffrance du deuil. Échapper au deuil en mourrant lui aussi, cela sent l'erreur de scénario. Était-ce l'échec que l'auteur voulait montrer ? Mais alors pourquoi nous présenter toute cette quête comme une machine bien rodée ? C'est plutôt l'inverse : la mort d'Amazone Steinway et son Steinway dans l'Amazone, faisait partie du programme. Sa femme l'a attiré près d'elle. Et le piano aussi. Un mauvais film hollywodien. On s'attendait à une lutte avec la nature amazonienne toute puissante, elle est juste mentionnée au passage. On est bien loin du texte de Céline qui, par sa longueur même, nous entraîne dans la chaleur et l'inertie étouffantes de l'Afrique coloniale.

Le piano dans tout ça ? Eh bien, il y a un personnage qui en joue divinement, c'est ce que dit l'auteur. Mais en fait toutes les descriptions de la musique ou du jeu sont hautement figuratives. Et très peu convaincantes. Une musique "fluide comme l'eau"... Pourquoi pas. Liszt et Debussy le font à merveille. Une musique "si envoûtante qu'elle se glissait partout dans la taverne"... Je ne vois pas le rapport de cause à effet, mais admettons. Et le fait qu'elle "se glissait partout dans la taverne" ne me dit rien sur elle. C'est une image vide de sens, dont la prétendue poésie m'échappe. Le but de la musique est d'atteindre les gens, pas de "se glisser dans les tavernes"...

Que me reste-t-il de la lecture de ce livre ? Le souvenir d'une quête qui ne m'a pas du tout touchée, le destin de quelqu'un qui de toute façon m'est resté indifférent puisqu'il n'avait pas rien d'humain. Un personnage simpliste entouré de personnages simplistes. La présence du piano Steinway blanc à ces régions reculées de l'Amazonie est censée nous surprendre, mais en fait elle ne me choque pas du tout : on pourrait aussi bien l'envoyer par Federal Express. Si encore il apportait la musique dite classique que nous chérissons l'auteur aurait pu construire un choc de cultures, mais en fait Amazone Steinway jouait sur son Steinway un jazz indéfinissable. Un noir qui joue du jazz, quoi de plus normal ? Et un noir au Brésil, quoi de plus normal aussi. Choc culturel raté.

Franchement, je ne vois pas l'intérêt de lire ce livre, je vous conseille plutôt de voir le film Fitzcarraldo de Werner Herzog avec cet acteur sublimement pervers qu'est Klaus Kinski. Cela se passe également en Amazonie, et on y parle de construction d'un opéra dans la jungle : voilà un véritable choc culturel qui nous amène à nous poser des questions sur la musique, la civilisation, la nature, la vanité humain. Un film magnifique.

PS. Le livre se termine pas la phrase "C'est le piano blanc qui rêve". Fitzcarraldo est un film de Werner Herzog, qui a égalément fait le film Le pays où rêvent les fourmis vertes. Dans un cas (Amazonie) les Indiens croient que le monde est le rêve du piano, dans l'autre cas (Australie) le monde est le rêve des fourmis. Coïncidence ? Clin d'œil ? Idée volée ?

Mise à jour le Dimanche, 24 Décembre 2006 12:08