Pianomajeur.net

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille

Au piano de Jean Echenoz

Envoyer Imprimer PDF
Première partie. Max, pianiste professionnel a des problèmes psychologiques liés à l'alcool, il a fallu que son impressario embauche quelqu'un pour s'occuper de lui et pour le pousser sur scène. Avant de monter sur scène, le piano est pour lui un monstre prêt à l'avaler. Une fois sur scène il s'implique plus ou moins, mais cela le fatigue plus qu'autre chose. Son vœu le plus cher est de retrouver une fille qu'il a connu trente ans plus tôt, Rose. Un jour il croit la voir dans le métro. Un autre soir il se promène dans Paris et deux jeunes l'agressent pour le voler, il résiste et on lui plante un couteau dans le cou. Il meurt. Deuxième partie. Il se réveille dans le Centre, un endroit où vont les morts avant d'être rédirigés vers deux destinations possibles : le parc, ou la zone urbaine. On répare ses blessures, on change légèrement son apparence physique et on lui annonce qu'il va être envoyé en zone urbaine. Les règles du jeu sont : il doit changer d'identité, ne doit pas contacter ses anciennes connaissances, ne doit pas exercer son ancienne activité. Troisième partie. Après un passage par une ville amazonienne il se retrouve de nouveau à Paris. Il s'appelle maintenant Paul et est barman dans un hôtel à putes. Mais un soir la personne qui s'occupait de lui dans sa vie antérieure, le reconnaît et lui proposer de travailler comme pianiste dans un bar. Il accepte et passe une audition. À ce moment un responsable du Centre débarque et lui rappelle ses engagements. Mais apparemment les règles ne sont pas aussi rigides. Le responsable du Centre reste à Paris pour le surveiller, mais se met à boire et perd peu à peu son autorité. Un jour Paul retrouve Rose dans un grand magasin, qui, fait bizarre, discute avec ce même responsable du Centre. Paul s'approche et le responsable lui annonce qu'il s'en va avec Rose, que Paul ne reverra jamais : la zone urbaine est en fait l'enfer.

Ce livre est de ceux qui laissent un sentiment bizarre, qui rendent perplexe. Et qui favorisent, voire imposent, l'interprétation. Pourquoi diable un livre avec ce contenu est intitulé «Au piano» ? Et puis, y a-t-il une place aujourd'hui pour des descriptions allégoriques d'un au-delà hollywoodien, avec des anges qui vous prennent en charge et vous proposent de redescendre sur Terre, sous certaines conditions... «La règle du jeu», «Le ciel peut attendre», l'industrie cinématographique fourmille d'exemples de tentatives d'institutionnalisation/rationalisation de l'au-delà au profit d'un ordre bourgeois qui se trouve ainsi justifié post-mortem, sans pour autant adopter un discours religieux (ce qui est parfaitement normal : si le public américain est chrétien protestant, le pouvoir hollywodien est détenu par les Juifs, donc pas de Saint-Pierre à l'entrée du paradis).

Et puis, le retour sur Terre sous une autre identité et pourtant suffisamment proche des lieux fréquentés dans sa vie antérieure. Va-t-il mourir de nouveau ? Est-il désormais immortel ? On n'en sait rien. L'histoire ressemble dorénavant plus à celle d'un espion à la retraite que l'on ré-injecte dans la société. Personne ne pose de question, on vit au jour le jour. Paul est un nouveau Max, sans les contraintes de la vie de concertiste mais avec le même besoin de quête du Graal : retrouver Rose, malgré les risque de transgression des règles imposées par le Centre. Béliard, le responsable du Centre qui est venu pour le remettre dans la bonne voie, semble souffrir des maux dont souffrait Max. La condition d'alter ego Béliard/Max se culmine à la fin, lorsque Béliard trouve Rose avant Max, pour l'éloigner définitivement de lui. Et c'est à ce moment, à l'avant-dernière page du livre, que Béliard prend des accents sartriens en disant «c'est ce que vous autres appelez l'enfer» (un mot qui n'avait pas été utilisé avant).

Comment alors interpréter ce texte ?

Mais est-ce un texte ou une partition ? Les trois parties ne seraient-elles pas les trois mouvements d'une sonate ? Le premier, à un tempo régulier, avec des thèmes qui se confrontent, qui sont développés et qui reviennent. Avec une fin qui est, hélas, loin d'être une cadence parfaite, et un passage sans interruption au deuxième mouvement (attaca subito). Bach disait que le premier mouvement doit nous faire monter au ciel et le deuxième se joue donc au Ciel, nous montrant la beauté divine. Ici on est carrement au Ciel, un Ciel qui prend les allures d'un hôpital/centre de vacances/clinique privée. Et puis, le troisième mouvement qui est censé nous ramener sur Terre, rapide, insoucieux, symétrique du premier.

Et si le livre est en fait une partition, alors le lire, serait-ce le «jouer» ? Après tout, on s'est proposé de l'interpréter, et c'est ce que fait un pianiste : interpréter. Donc, serait-ce le lecteur du livre qui se trouve «au piano», plutôt que son protagoniste ?

L'interprétation ne fait que commencer. La première question que l'on peut se poser — et que Max se pose également, au deuxième mouvement — est : pourquoi irait-il à l'enfer ? lui qui a toujours été plutôt honnête, ou du moins dans les limites de la légalité, de la normalité, de la moralité. Je pense que la réponse à cette question est la clé de voûte d'une première interprétation du roman.

La péché de Max a été de ne pas aimer suffisamment le piano. De ne pas lui vouer la passion que lui vouent pourtant des milliers d'autres gens. D'en avoir fait un instrument de travail. De l'avoir spolié, profané, réduit à la banalité. D'avoir réalisé le rêve de centaines de milliers d'aspirants à la condition de concertiste, sans en être digne. De ne pas avoir en avoir fait sa quête du Graal. Toute sa vie il a plutôt cherché cette femme, Rose. C'était son but inaccessible, alors que le seul but inaccessible d'un pianiste devrait être le piano. Sa punition est de revivre sa vie, on lui autorise même de jouer du piano, donc [i]a priori[/i] rien de bien grave. Jusqu'à l'accord final (bien dissonnant) du livre-partition, où son Graal lui est à jamais retiré... c'est ce que vous autres appelez «l'enfer».

Mais n'oublions pas la symétrie : qu'est-ce qui a vraiment changé pour Max/Paul ? Sa première vie n'était pas une partie de plaisir non plus. On pourrait même dire que la deuxième est un peu plus confortable : il n'a plus de problème d'alcool, il contrôle mieux sa vie, il n'a plus les angoisses du concertiste et, enfin, il sait que le Centre sera là pour l'épauler en cas de coup dur (ceux qui ont réparé sa blessure mortelle la première fois, pourraient bien le refaire le cas échéant). Si on y réfléchit, la véritable tragédie de la fin de ce livre, est le fait que le livre se termine, que l'on ne saura jamais la suite. Max/Paul cesse d'exister après la lecture de la dernière phrase, de même que la musique s'arrête après la dernière note du morceau.

Et si Max/Paul n'était qu'une figure, un personnage de mythe, mythe qui se répète à chaque fois que l'on joue cette sonate ? La sonate, comme le mythe, ne nous fait-elle passer par une série d'évènements, de réflexions, de sentiments ? Les mêmes à chaque lecture/interprétation, et pourtant différents puisque nous aussi nous sommes différents à chaque fois que nous la jouons ? C'est le cas de tout livre, de toute œuvre de musique. Mais ici on va plus loin : le mythe parle du rapport avec le piano. En lisant/jouant on s'interroge sur son rapport avec l'instrument. L'histoire déroulée pourrait être la nôtre, ou alors son image dans le miroir puisque n'étant pas concertistes, n'ayant pas trahi le piano nous arriverons peut-être à aller au paradis après tout.

Le livre construit donc un système moral basé sur la passion portée à la musique (de même que les amoureux établissent un système de valeurs basé sur la passion). Mais la passion n'est-elle pas notre dernier recours ? Si la technique et la mémoire ne sont que des exploits sportifs (cendre tu es, cendre tu deviendras), seule la passion transcende la musique en nous. Quand le mal de vivre (mal de faire de la musique) s'installe, quand la douleur de l'incapacité nous cerne, quand l'abîme entre la réalité et la condition rêvée se creuse dans notre conscience, seule la passion nous empêche de capituler. Ce livre/sonate/tragédie grecque nous montre quelqu'un qui a trahi la passion et qui est puni. Comme dans toute tragédie, le but de cette interminable répétition est l'édification du lecteur/auditeur/spectateur, la katharsis. Il était temps que quelqu'un nous rappelle que dans toute sonate il y a cette même katharsis, que le fait de «sympathiser» (= vivre les mêmes souffrances) avec le protagoniste ne peut que nous éclairer sur notre passion (le mot «pathos» ayant la même bisémie que le mot «passion» : la passion amoureuse/la passion de Jésus).

Mettons-nous donc «au piano» pour suivre notre non-moi dans sa déchéance de non-passion envers le piano, sa non-mort, sa deuxième non-vie et sa véritable mort (= la fin du livre) qui est la destruction de son rêve. Juste est le châtiment de ce non-pianiste — que la justice de ce monde nous alimente notre passion et nous permette de continuer à vivre. «Au piano» bien évidemment.

Mise à jour le Dimanche, 24 Décembre 2006 12:09