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Le Piano de Beethoven de Bruno Streiff

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Gianni Malifici, élève de Cristofori, a conçu un pianoforte révolutionnaire, il est persuadé que le seul être au monde qui pourra apprécier son instrument à sa juste valeur est un certain Beethoven. Il part alors à sa recherche, accompagné de son instrument, et d'un pianiste virtuose nommé Merlini. En même temps Beethoven sent le besoin pressant de jouer sur un pianoforte plus puissant et part en Italie pour rencontrer un certain Malifici qui est censé avoir créé un tel instrument. Beethoven est accompagné d'une maîtresse imaginaire, Bettina Brentano. Or, la guerre rend les voyages difficiles et périlleux. Après moultes tourmentes et aventures, Malifici et Beethoven se rencontrent. Beethoven joue sur le nouveau piano, totalement absorbé par sa musique. Quand Malifici lui demande son avis, il évite de répondre, sous prétexte qu'il est "presque sourd". Beethoven s'embrouille avec le comte Lichnowsky et quitte son château en toute hâte. Malifici meurt d'une balle perdue, à son enterrement on brûle son piano, Beethoven contemple le ciel rouge, aube et crépuscule confondus.

On trouve dans ce roman toutes les formes de virtualité : le voyage "réel" d'un facteur de pianoforte imaginaire (dont le nom de famille le prédispose au maléfique), le voyage "réel" (mais en réalité imaginaire puisque Beethoven n'a jamais été en Italie) d'un compositeur réel, accompagné d'une amie imaginaire (qui deviendra, à son tour, réelle quelques années plus tard). On trouve également beaucoup de symétries : Gianni mène des discussions imaginaires avec sa femme Sandra, qui est restée à Rome, Beethoven en fait de même avec Bettina qui, elle, l'accompagne. Si la symétrie nous fait penser à la Rennaissance plutôt qu'au Sturm und Drang, on voit bien qu'ici la symétrie des intentions et des sentiments est bouleversée par les événements, par l'esprit révolutionnaire qui est omniprésent : dans la musique de Beethoven, dans la facture de Malifici. Mais on n'en est plus à la révolution pure et idéaliste de 1789 : entre temps un empéreur autoproclamé l'a spoliée et veut conquérir l'Europe, sa géographie et sa culture. Cette histoire de quêtes croisées montre bien cette combinaison explosive de force idéologique et d'innocence perdue de la révolution : aussi bien Beethoven que Malifici sont mus d'idéaux révolutionnaires mais vacillent devant la réaction (réelle ou anticipée) du public. Tous les deux se demandent la question "à quoi bon ? puisque personne ne veut écouter ma musique"/"personne ne veut jouer mon instrument". Leurs rapports avec les autres échouent : "l'éternelle bien-aimée" de Beethoven, sa Bettina imaginaire, le quitte et reste à Rome. Malifici, lui, trompe sa femme adorée et projette de ne pas retourner en Italie, peu avant que le châtiment divin tombe sur lui. Ensemble, B. et M. tentent de fuire la fureur de Lichnowksy, provoquée par le refus de Beethoven de jouer devant le général français et envahisseur Mouriez. Refus tout relatif puisqu'il joue quand-même devant le général, et qu'il relativise les choses en se disant "Je ne sais si Lichnowsky et Mouriez sont là, peut-être les ai-je imaginés comme j'ai imaginé Bettina." Les protagonistes de ce roman sont donc caractérisés par une ambiguïté tout à fait humaine, tout en étant des symboles. Des symboles placés dans un cadre tout aussi symbolique : le Voyage en Italie, qui n'a rien de celui de Goethe (lequel ne cesse d'être dénigré par Beethoven, sans doute parce qu'il est l'amant actuel de sa Bettina imaginaire et donc le symétrique négatif du maître). La fin du roman :

À l'horizon, un ciel rouge descend, aube et crépuscule confondus dans une unité monochrome

nous renvoie clairement à Électre de Giraudoux :

Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?

... Cela s’appelle l’aurore.

Le lien entre les deux œuvres n'est pas fortuit : ces deux périodes de l'histoire de l'Occident (les guerres napoléoniennes et l'entre-deux-guerres du xxe siècle) se caractérisent par la coexistence de l'espoir ("que l'air pourtant se respire") et du malheur qui se prépare, la présence, dans les deux cas, d'un passé récent et très prometteur, d'un présent ambigu et d'un futur incertain voire horrifiant. La déchéance des idéologies et la montée des fanatismes sous le masque d'un ordre nouveau. Mais le lien entre Le Piano de Beethoven et Électre n'est pas seulement historique, il se trouve également dans le contexte de la narration. Les figures et les images de la Grèce antique sont omniprésentss dans l'œuvre de Beethoven, transposées dans la réalité de son temps. Il en est de même dans Électre, la Grèce antique étant de nouveau «à la mode» en cette période en quête d'idéaux, en quête de vérités cachées dans les mythes pour alimenter les discours ethnologiques ou psychanalystes, etc. Époque de préparation à la grande guerre, dans laquelle Beethoven sera revendiqué par les deux côtés, que ce soit par la BBC ou par Furtwängler pour l'anniversaire du Führer.

On se retrouve donc plongés dans les contradictions du grand maître, contradictions auxquelles nous expose ce roman : dans ce voyage à travers des lieux de plus en plus étroits, tel le lapin du paradoxe de Zénon, on se retrouve immobiles, le sang de Malifici sur les mains, son instrument en train de brûler — une catharsis digne de Giraudoux, à l'issue de laquelle Beethoven redevient figure historique, reprend son destin en mains, "dans un coin du jour qui se lève". Que retenir de cette narration d'itinéraires imaginaires ou réels, empruntés par des personnages réels et imaginaires ? Les points fixes de ce roman, tels des piliers d'un temple antique semi-immergé dans l'eau, sont les compositions de Beethoven. Le mérite de ce roman est de nous présenter les Sonates, les Symphonies du maître comme seules réalités, autour desquelles pivotent les êtres en parfait mouvement brownien, que ce soit en 1820 ou en 1935 ou aujourd'hui.

Notre vie est-elle également peuplée d'être imaginaires ou mi-imaginaires ou mi-réels ? On n'en sait rien, il est difficile de distinguer l'extérieur d'un aquarium quand on est poisson. Mais la 4e Sonate y est, la 3e Symphonie aussi, les Variations Héroïca font partie de nous. La révolution française, celles de Beethoven, la Commune, la Grande guerre, le Front populaire, la Deuxième guerre, tout cela a eu lieu, tout cela n'est plus. Tous ces événements ont dorénavant le même statut que les étapes de voyage de nos deux figures symboliques. La musique part à la recherche de l'instrument, ils se rencontrent, l'instrument brûle, le facteur de l'instrument meurt, le compositeur meurt, toute personne impliquée de près ou de loin dans cette histoire meurt, et tout est gâché et tout est saccagé. Mais la musique est toujours là, innocente ou coupable, dans ce coin du jour qui se lève et que nous sommes.

Mise à jour le Dimanche, 24 Décembre 2006 12:10