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Pianistes d'Anthony Burgess (trad. Jean-Pierre Carasso)

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La narratrice de ce roman autobiographique est la fille d'un pianiste de cinéma muet à Londres, qui a, bien évidemment, perdu son emploi quand le cinéma est passé au parlant. Après quelques emplois obscurs, il finit par jouer pour une troupe de comédiens, s'amourache d'une comédienne, est expulsé de cette troupe et meurt à la 11e journée d'un marathon de piano, qui devait durer 40 jours. Sa fille, dont la mère était morte pendant la grippe (aviaire !) des années 1918, reste donc seule au monde. Elle décide de dévenir nonne dans un monastère à Bruxelles, mais arrivée là-bas elle découvre qu'il s'agit en quelque sorte d'un fournisseur pour un grand nombre de bordels européens, ce qui l'arrange parfaitement puisqu'elle s'était déjà initiée toute seule à la plus vieille profession du monde. Après quelques années à Paris et à Shangaï, elle revient à Londres avec le projet de fonder une «École de l'amour», ce qui réussit assez bien. À la retraite elle s'installe dans le Sud de la France, et entreprend d'écrire son autobiographie. Elle nous apprend aussi comment le piano est entré brutalement dans la vie de son fils, et que son petit-fils est devenu pianiste concertiste, et donc que les gênes de son père ont nécessité trois générations pour produire un véritable pianiste.

Un livre très agréable à lire, qui mélange fraîcheur, nostalgie, éthique professionnelle (qui, parlant de la plus vieille profession du monde, ne manque pas de piquant) et amour de la musique. À lire dans le train, l'avion ou à la plage (encore que, si vous êtes de sexe masculin, la lecture à la plage peut vous causer quelques désagréments à certains endroits...).

Mais parlons plutôt du rapport de ce livre, intitulé «Pianistes» avec le piano. En arrivant vers la fin du livre, on se pose fatalement la question «pourquoi ce livre s'appelle Pianistes, avec un "s", alors qu'il n'y a qu'un seul pianiste, le père de la narratrice, qui, tout compte fait, ne joue qu'un rôle secondaire». C'est voulu ! Car alors arrive, à la page 220 (sur 281), la réponse : «Une femme c'est comme un instrument de musique». Vous l'aurez compris, selon sa théorie, la femme est le piano, et les hommes, tous les hommes (qui s'intéressent aux femmes) sont des «pianistes». Voici cet extrait, où elle discute avec une collègue, en OCR :

- Une femme n'est pas une chose dont l'homme peut faire ce qu'il veut.

- Elle se transforme en chose lorsqu'elle accepte l'argent.

Elle parlait un très joli anglais assez classe dirigeante, ayant caché un officier britannique à Lyon pendant une bonne partie de la guerre jusqu'au jour où il se fit ramasser en jouant le rôle d'un ouvrier agricole français d'une manière qui n'était pas terrible, terrible. Cela lui avait valu de fichus remerciements de la part des Glorieux Alliés de la Grande-Bretagne, parce que juste après la Libération, elle était venue à Paris et se promenait près des Halles quand des bonshommes se mirent à hurler: «Faut la tondre, c'te garce, elle couchait avec les sales boches.» Alors que c'était même pas vrai et qu'elle était à Paris pour la première fois. Évidemment les hommes qui lancèrent cet épisode de la tonte des femmes avaient tous fait du marché noir et se couvraient en s'en prenant à l'Innocent, il y eut beaucoup de ça à Paris, les Français font un beau ramassis de salauds, comme tous les autres.

- C'est la femme qui choisit, après tout, conclut-elle.

J'entendis de nouveau mon papa jouer, très fort et très distinctement, et j'entendais même ses grognements et ses soupirs. Je dis :

- Une femme, c'est comme un instrument de musique.

- Je sais, je sais, chérie. Joue de moi comme d'un violon, fais de moi de la belle musique. C'est vieux comme le monde, ton truc, ma douce, vieux chapeau comme disait Rodney. Reprends un peu de porto.

- Plus comme un piano qu'un violon, dis-je.

- Non, dit-elle en me resservant. On ne garde pas un violon dans son salon pour que le premier venu se mette à le tripoter. Il est dans un étui, un truc qui ferme avec une petite clé. Le piano, tout le monde peut se mettre à taper dessus.

- Non, dis-je, comme qui dirait inspirée. Le piano appartient à celui qui sait en jouer.

- Les pianistes ne courent pas les rues, dit Lollo.

- Justement, dis-je, faut leur apprendre. Faut qu'ils s'entraînent. Ce n'est pas tout le monde qui sait jouer du piano, comme tu dis, et un type qui ne sait pas jouer n'est pas assez bête pour aller raconter qu'il sait. Alors que tous les hommes se croient capables de jouer du Sexe.

- À quoi penses-tu, dit-elle,un rien sarcastique, à une École des Amants ?

- Pourquoi pas? dis-je. Je sais que personne ne voudrait y aller au commencement, persuadés qu'ils sont tous de tout savoir, les imbéciles, mais les plus malins verraient que l'idée est bonne. Et puis tu as les très jeunes gens qui n'y connaissent rien et qui sont timides, et la guérison de la timidité pourrait faire partie de l'enseignement, je te le dis, c'est un beau gâchis qu'ils ne soient pas nombreux à s'y connaître et que tous doivent apprendre sur le tas. C'est plus difficile que d'apprendre à jouer Beethoven et les autres. Avec le piano tu n'as jamais que les douze mêmes notes répétées du haut jusqu'en bas. Chez une femme tu as plus que ça. Et tu as des salopards bornés qui jouent d'une femme comme si on leur avait tranché les mains à hauteur des poignets.

- T'es fêlée, dit Lollo. T'as besoin de vacances, ma petite.

Quelques pages plus loin elle revient à la même théorie, pour la mettre en pratique cette fois-ci. Un riche Chinois lui demande d'«éduquer» son fils qui a un peu de mal avec l'autre sexe. Voici le dialogue avec ce papa :

- La question vous paraîtra peut-être sotte, dis-je, mais joue-t-il d'un quelconque instrument de musique?

Mr Shaw parut un peu étonné mais dit:

- Il a joué du saxophone, je crois, dans un orchestre à la faculté. Je considère le saxophone comme le plus barbare des instruments, mais j'imagine que c'est quand même un instrument de musique.

- Envoyez-le-moi, Mr Shaw, dis-je, et ainsi fut fait.

Ce Robert Shaw fut donc le premier auquel je pus enseigner sérieusement et lentement et en Grands Détails la musique qui se cache à l'intérieur des femmes en attendant d'en être tirée par l'homme désireux d'apprendre à le faire, comme ceux qui veulent jouer du piano sont prêts à apprendre le piano. Il était joli garçon, possédait des manières nettes et polies, et chaque matin pendant deux mois il vint à ma maison du quartier d'Orchard Road pour que je lui explique qu'une femme est un instrument de musique très sensible que l'on doit Aborder avec amour, respect et savoir. L'usage des deux mains et des huit doigts et des deux pouces, de la bouche, du rythme et de ce que mon papa appelait le Contrepoint et de ce qu'il appelait la sacrée vacherie la plus difficile du monde, bien plus dure que trois sur deux en tempo lent, à savoir cinq sur quatre, toutes ces choses et d'autres encore, je les lui enseignai. Mes filles, qu'il allait voir pour les Aspects Pratiques, disaient qu'il apprenait lentement mais très complètement. Il repartit avec son diplôme comme qui dirait invisible et j'appris peu après que son ménage était sauvé et que sa femme était pendue à son cou comme les colliers de fleurs qu'on vous passe à Honolulu, ville pas très sympa, à vrai dire. Son père était enchanté. En dehors des honoraires de cinq mille dollars (des Détroits, pas US) que je lui comptai, il m'offrit un coffre de camphrier plein de soieries de Shantung et fit de moi l'invitée d'honneur à un grand banquet chinois où on servit vingt plats, y compris le vin de serpent et les oeufs de cent ans, à la Maison du Lotus. On tue les serpents à table et l'on doit boire le sang, c'est bon pour la Puissance, mais ne voyant pas très bien en quoi la Puissance s'appliquait à une femme, je n'en bus point. Il y avait Mrs Shaw accrochée comme un lei au cou de son mari, si bien qu'il pouvait à peine se servir de ses baguettes.

Et enfin, elle y revient encore quand, de retour en Angleterre et ayant fondé son École de l'Amour, elle est interviewée par un journaliste de la télévision :

BOB TARSON: Je vois. L'un des slogans de votre, heu, institut, est : une femme, c'est comme un piano. Pourriez-vous me l'expliquer?

PETULIA: Mais certainement. Le pianoforte, joué par un expert, peut produire une musique dont la signification est plus spirituelle que physique, encore que l'attrait physique du son en lui-même ne doive évidemment pas être négligé. Nul homme ne se considère comme capable de jouer de cet instrument à moins d'avoir appris à le faire et d'être prêt à le pratiquer avec régularité et rigueur, tandis que la plupart des hommes se considèrent comme capables d'entreprendre l'Acte d'Amour sans autre guide que l'appétit et l'instinct. Le but de l'École d'Amour, ou Schola Amoris, comme on nous a suggéré de l'appeler pour lui donner à la fois une dignité intellectuelle et la patine des valeurs classiques, est, pour ainsi dire, de faire des hommes des virtuoses sensibles et adroits de la Musique de l'Amour.

BOB TARSON: Le piano est un objet matériel, n'est-ce pas, une simple chose, non? Voudriez-vous suggérer qu'il en va de même de la femme? Les mouvements féministes risquent de ne pas vous en être reconnaissants.

PETULIA: Le piano dont on ne joue pas ou dont on joue mal est une simple chose. Le piano dont on joue en virtuose communique avec le plan esthétique et, à vrai dire, avec le plan spirituel. Mais ce n'est évidemment pas une analogie qu'il faut pousser trop loin. Les analogies sont nécessaires au discours, mais fondamentalement, toutes sont mensongères. Nous disons simplement que de même qu'une virtuosité compliquée et d'un ordre élevé doit être apportée à l'art du pianiste, une virtuosité similaire sinon plus grande est essentielle pour que l'Acte d'Amour devienne, comme il convient, une expérience de la plus haute importance spirituelle.

Que puis-je ajouter d'autre que ces extraits ? Je ne décèle aucune profondeur dans ce livre, mais j'ai pris plaisir à le lire (dans l'avion, justement). Il donne quelques infos sur le répertoire et la méthode des pianistes de cinéma muet, et surtout il donne l'ambiance de ces lieux sordides, dans la périphérie de Londres, l'insécurité de l'emploi, la pauvreté, et l'art qui survit malgré toutes les privations. Pour ne donner qu'un exemple : sur plus d'une page elle donne la liste des morceaux que son père joue pendant les films, entre des dizaines de chansons de jazz on trouve aussi des Préludes et Fugues du clavier bien tempéré, des Sonates de Beethoven, et même le 2e concerto de Rachmaninoff...

Et puis, il y a la narration du Marathon du piano, une sorte de «On achève bien les chevaux» mais pour un pianiste seul. Après la fatigue psychologique et corporelle, quelques heures avant la mort, arrive une phase où il compose des opéras sublimes, une musique jamais écrite, jamais enregistrée, perdue à jamais. Il y a le cliché : l'homme qui se sacrifie pour le prix d'un billet aux Amériques, qui meurt alors qu'il veut commencer une nouvelle vie. Combien de fois on a déjà vu ça, sans doute une des formules réussies de Hollywood. Dans cette variation du même thème, l'homme meurt au piano, après avoir parcouru tout le répertoire du pianiste, après avoir composé lui-même. En onze jours il a vécu un concentré de vie de pianiste et de compositeur, pour arriver à la mort. Cette mort était-elle la conséquence naturelle de cette phrénesie créative ? Ou, inversement, est-ce la Mort qui a dévoilé ses talents, à un prix cher payé ? C'est le dilemme concocté de toutes pièces par Burgess et par Hollywood, qui s'érigent ainsi en «connaisseurs de la tragique destinée humaine». Désolé messieurs, la tragédie grecque avait déjà posé ce genre de dilemme quelques millénaires avant vous, et de manière beaucoup plus sérieuse !

Gardons pour finir cette belle phrase, qui à elle seule mérite la lecture du livre : Le piano appartient à celui qui sait en jouer !

Mise à jour le Dimanche, 24 Décembre 2006 12:10