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Requiem pour une avant-garde de Benoît Duteurtre

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Depuis soixante ans nous sommes victimes d'un complot. Un certain Boulez et ses acolytes ont mis à l'index tous les compositeurs sympathiques de l'entre-deux-guerres (le Groupe des six, Roussel, Prokofiev, Chostakovitch, Stravinsky, etc.) et ont instauré la dictature du prolétariat atonal et sériel. Tous ceux qui sont pour le tonalisme sont taxés de réactionnaires, de bourgeois décadents, d'anti-révolutionnaires, et limogés (citation de Boulez : Tout musicien qui n'a pas ressenti la nécessité du langage dodécaphonique est inutile car toute son œuvre se place en deçà des nécessités de son époque (1952)). On nous présente toute l'histoire de la musique comme un itinéraire avec une seule destination : le sérialisme. Certains compositeurs ont contribué davantage à ce que le prophète Boulez soit révélé : Gesualdo, Bach, Wagner, Debussy, Schönberg. Ceux-là sont admis dans le panthéon des divinités précurseurs, les autres sont bannis (Fauré ? Ravel ? des décadents !). Ce tableau, caractéristique de la France des années 50-60, serait resté dans le domaine du pittoresque des sectes de toutes sortes si le dit Boulez n'était pas devenu, grâce aux supports successifs de la droite et de la gauche, l'homme qui a accumulé tous les pouvoirs sur le monde français de la musique. La musique atonale et sérielle est de ce fait devenue le standard de facto, elle est enseignée dans les conservatoires et nous est proposée dans des concerts où les commentaires des compositeurs dépassent souvent en durée et en importance l'œuvre elle-même.

Tel est le propos de ce livre, et je caricature à peine. Quelques extraits particulièrement savoureux que j'ai mis de côté :

Véritable repère de la pensée contemporaine, l'opposition de l'esprit libre à l'esprit académique autorise toutes les impostures d'un art qui veut être immédiatement de l'art, du simple fait qu'il est.

(il parle du fait que souvent les artistes veulent surtout choquer, comme Duchamp avec son urinoir, et méprisent totalement les traditions établies)

Chaque initié à la culture se croit obligé d'entrevoir les beautés nouvelles, même quand tout démontre qu'il s'ennuie et préfère les beautés anciennes. Il semble que rarement l'empire idéologique de l'art ait été aussi grand que dans cette société qui célèbre bruyamment «la fin des idéologies», mais où l'ennui est devenu signe d'intelligence.

Je ne peux m'empêcher de penser à ce que je ressens quand j'écoute (ou devrais-je dire, "quand j'entends") le Marteau sans maître. Est-ce de l'ennui ? Ai-je le droit de dire que je m'ennuie face à l'œuvre magistrale d'un grand compositeur ?? N'est-ce pas plutôt signe de manque de culture de ma part ???

Mais cela me ramène à une question beaucoup plus importante : quelle doit être ma réaction face à un genre de musique que je ne "comprends" pas ? On ne cesse de nous répéter que plusieurs parmi les grands compositeurs étaient des "incompris" car leur musique "était en avance de leur temps". Argument qui ignore royalement le fait qu'il y a eu également foule d'autres "incompris" mais qui n'ont jamais été "compris" et dont on ne parle plus aujourd'hui car ils ont été purement et simplement oubliés...

Face à une musique "incompréhensible", puis-je me baser sur mes propres principes "esthétiques" ou dois-je me référer à l'avis du musicologue expert (qui souvent est le compositeur-même ou alors un de ses proches) ? Notre siècle est celui des "spécialistes". Un "spécialiste" en musique contemporaine, n'est-il pas mieux placé que moi pour en juger ? Ne devrais-je pas me laisser convaincre par lui ? Si je trouve que Xenakis c'est du bullshit (pour le dire en anglais), dois-je par des méthodes d'auto-suggestion me convaincre que c'est du grand art, parce que les critiques le disent, de la même manière que les religions nous demander d'accepter sans se poser de questions l'existence de Dieu ?

Ce livre essaie de nous montrer qu'en suivant le raisonnement du paragraphe précédent on tombe dans le piége que nous tendent les compositeurs de Darmstadt et leurs successeurs. Il nous rappelle que l'avis personnel de tout mélomane est important, et que la destinée d'un compositeur (gloire éternelle ou oubli immédiat) est entre les mains des mélomanes. Pas forcément des mélomanes corrompus par le système des Star Academy et autres produits de la musique de consommation, mais les mélomanes avertis et ouverts à l'ancien ainsi qu'au nouveau. Que si Boulez, ou même Schönberg, n'ont pas réussi à nous "parler", alors on a le droit de "dire non".

Le problème des bouleziens est qu'ils veulent imposer leur choix (a)musicaux à tout le monde à travers les concerts, l'enseignement de la musique, les publications. Bien sûr chacun a le droit de vendre son fonds de commerce, après tout on est dans une société capitaliste. Mais quand cela se fait au détriment d'autres musiques, une autorité supérieure doit intervenir pour limiter les pertes et dégâts. Et Duteurtre signale que pendant les années 50-80 on a écouté beaucoup plus de musique française du XIXe ou du début XXe à l'étranger qu'en France...

Cet ouvrage propose une histoire très intéressante (car adogmatique) de la musique contemporaine. On sent un petit faible de l'auteur pour Ligeti, donc l'impartialité n'est peut-être pas totale, mais après tout le livre ne se présente nullement comme "histoire de la musique" mais plutôt comme un état des lieux journalistique de la musique contemporaine. Une sorte d'"Envoyé spécial" dans les coulisses de l'IRCAM.

Que dire de tout cela ? Chacun est invité à se forger sa propre opinion de Boulez, des sérialistes et de la musique contemporaine française. Je pense qu'après la deuxième guerre mondiale les jeunes (dont Boulez) voulaient faire qqch de radicalement neuf ne serait-ce que pour oublier les horreurs de la guerre et faire un nouveau départ. Or, ils étaient à court d'idées et la tactique qui consiste à pousser un peu plus loin ce qu'ont fait les précurseurs (en l'occurence, Schönberg) les a amenés au sérialisme. Leur erreur a peut-être été de se cantonner là dedans, de ne pas se poser des questions, et d'accumuler excès après excès. Duteurtre raconte les excès de Stockhausen, qui nous semblent pittoresques et anodins puisque, contrairement à Boulez, ce compositeur n'a jamais accédé à un quelconque pouvoir. L'ascension au pouvoir de Boulez semble être un sujet qui préoccupe particulièrement Duteurtre, cela relève d'autres domaines que de la musique.

Je dois avouer qu'il m'est déjà arrivé de prendre du plaisir à écouter certaines pièces de Boulez ou de Stockhausen, même sans lire le "mode d'emploi". Mais ce plaisir n'était pas comparable à la volupté que je sens à l'écoute des Regards de Messiaen ou des Etudes de Ligeti. Duteurtre explique cela en affirmant que les compositeurs modernes, autres que les bouleziens, placent l'auditeur au centre de leurs préoccupations, alors que les "mauvais garçons" placent les structures mathématiques avant tout, sans se soucier du résultat sonore. Je pense que ce n'est pas aussi noir-et-blanc, que la musique contemporaine n'est pas un western avec des bons et des méchants. Il y a énormément de choses à découvrir, la musique contemporaine peut, comme toute autre musique digne de ce nom, nous ouvrir de nouveaux horizons. Mais Duteurtre a raison de nous dire qu'il ne faut pas succomber aux mythes, qu'ils soient modernes ou anciens. Et qu'on n'est pas obligé d'écouter ou de jouer du Boulez quand on n'aime pas, contrairement aux enfants qui, eux, doivent manger des épinards parce que, comme nous le savons tous, ça donne de la force !

Mise à jour le Dimanche, 24 Décembre 2006 12:14