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Le récital de Hartmut Lange (trad. Bernard Kreiss)

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Quiconque avait rang et nom parmi les morts de Berlin, quiconque était las de se mêler aux vivants, quiconque chérissait particulièrement le souvenir de ses années de séjour dans le temps s'efforçait tôt ou tard d'être convié à fréquenter le salon de Mme Altenschul... Parmi ces Juifs morts il existe aussi un pianiste célèbre, Lewanski, qui a été tué à l'âge de 28 ans, avant d'atteindre la maturité nécessaire pour jouer les sonates tardives de Beethoven. Mme Altenschul le persuade de donner un concert, et il se met à le préparer. Or, il entre en contact avec son assassin, qui lui demande de le pardonner. Le jour du concert, au lieu de jouer devant les centaines de personnes qui l'attendent à la Philarmonie, il joue dans le bunker de Hitler, devant des milliers de nazis qui aspirent à la rédemption.

J'ai lu ce livre lentement, à petites doses. Je me suis laissé empreigner par lui. Quand je suis arrivé au bout, je l'ai relu, pour mieux saisir la suite des événements. Pendant 104 pages on vit dans un rêve, un rêve calme qui ne vire jamais au cauchemar, mais bien au contraire nous plonge dans une intimité rassurante. Les personnages de ce roman sont tous morts. Et pourtant on les voit évoluer, se rencontrer, vivre une vie sociale, se promener dans Berlin (un Berlin qui, par magie, est en même temps le Berlin d'aujourd'hui ou plus précisément de 1984 avec un terrible mur au milieu, et le Berlin cosmopolite d'avant-guerre), organiser des concerts, discuter de la vie et de la mort. Le "surnaturel" comme on dirait aujourd'hui est d'une banalité sans bornes (après tout que de plus banal qu'un mort... il y en a déjà des milliards, bien plus que des vivants), on ne se pose pas de question "mais comment est-ce possible", là n'est pas l'essentiel.

Les questions essentielles sont celles des Juifs et des nazis, du rôle de la musique dans l'humain, de la possibilité de jouer la 109 quand on est mort à 28 ans.

Bien évidemment que ce livre est calme : les personnages sont tous morts, ils ne peuvent pas mourir une deuxième fois. Les assassins ont compris qu'ils étaient des assassins. Ils sont plongés dans le remords et la culpabilité et attendent que les victimes les pardonnent. Le temps existe toujours, mais comme on ne vieillit plus, il n'y a plus d'angoisse du temps qui passe. Chacun poursuit ses activités de vivant, le peintre peint, le nazi est rongé par le remors, la dame reçoit des invités dans son salon, et le pianiste s'entraîne jour et nuit pour arriver à jouer la 109.

Le symbolisme est évident : ces morts vivent bel et bien, dans notre mémoire. Ce livre nous raconte notre mémoire, notre équilibre personnel. Pouvons-nous accepter l'holocauste ? Pouvons-nous imaginer les millions de victimes pardonner à leurs bourreaux ? Les gens à qui on a dérobé la vie non pas par un geste passionnel ou dans un excès de violence, mais par le biais d'un processus industriel, froid, mécanique, humiliant. On connaît les chiffres, on a vu les images, les reconstitutions, listes de Schindler et autres films de grand spectacle. Chacun de ses millions de gens devenus chair, ossements, fumée, avait une personnalité, un monde.

Parmi eux, le pianiste de notre histoire. Tué à Litzmannstadt (l'actuel Lodz) après un court interrogatoire, d'une balle dans la nuque. À l'âge de 28 ans. Or, pour jouer la 109 il faut une certaine maturité qu'il ne possède pas. La maturité s'obtient dans la vie, mais que faire quand on est mort ?

En même temps, la 109 nous est présentée comme un instrument de rédemption. Pour ne pas entrer dans la logique chrétienne, l'auteur nous envoie des clins d'œil : la 109 présente une forte parenté musicale avec la Missa Solemnis, la grande messe solennelle de Beethoven. Pour interpréter la 109, on conseille au pianiste de parcourir la partition de la messe. Et quand le jour du concert arrive, alors qu'il est en train de se rendre à la Philarmonie où des centaines de gens l'attendent, il se trouve tout d'un coup dans le bunker de Hitler. Dans une petite salle obscure, des milliers de SS l'attendent pour l'écouter jouer la 109 et être pardonnés.

La 109 est donc devenue un rituel, une prière des morts, un kaddish. Le pianiste accepte de jouer, choisit de jouer devant ses assassins, devant l'assassin parmi les assassins, plutôt qu'à la Philarmonie. Il s'assied devant le piano, le silence s'installe :

C'est une erreur, ce n'est pas la Philharmonie, voulut-il dire, mais déjà Kievenow avait apporté une chaise, de façon à ce que l'épouse au moins, car l'époux n'avait manifestement pas l'intention de suivre son exemple, pût s'asseoir à proximité de Lewanski, et les hommes en uniforme s'étaient serrés insensiblement afin de libérer un peu la place autour d'elle.

Lewanski remarqua cela, et le regard de la femme, à la fois suppliant et timide, l'incita à plus d'indulgence.

«Pourvu qu'elle ne m'en veuille pas, songea-t-il, de garder les yeux clos en jouant. Je dois le faire pour éviter le doute qui m'envahit dès l'instant où les choses qui m'entourent m'apparaissent trop distinctement.»)

Il était toujours là, indécis, à se demander pourquoi diable il n'arrivait pas à alléguer n'importe quelle plate excuse pour tourner carrément le dos à cette assemblée.

Il prit place après avoir résisté à la tentation de saluer son public d'une courbette. Une dernière hésitation. Mais comme il lui paraissait stupide d'être assis au piano sans le toucher, il se mit à jouer l'opus 109 de Beethoven.

Une impression de calme, d'apaisement unanime gagna la foule, opérant comme un charme auquel nul, quelle que fût son humeur momentanée, ne put se soustraire. On entendit un bref sanglot, ou bien était-ce un cri aussitôt étouffé, puis un claquement léger, comme un bruit de porte ouverte et refermée par quelqu'un qui avait eu besoin de sortir, mais cela non plus ne suffit pas à troubler le silence souverain.

Lewanski se montra léger, presque primesautier dans sa façon d'attaquer le vivace et, pourtant, il avait l'air grave. Il était assis très droit, les bras tendus en direction du clavier, coudes presque dépliés, et ses cheveux lui retombaient sans cesse par-dessus les tempes sur le front, de sorte qu'il était obligé de les dompter d'un rapide mouvement de tête.

Le prestissimo, il le joua avec une impatience quasiment débordante. Ensuite, quelque part dans l'andante molto cantabile, il parut se répéter. «On dirait une fêlure qui traverse le monde», songea-t-il.

Une légère nervosité se fit jour, comme si l'on n'en croyait pas ses oreilles, mais Lewanski rejoua effectivement la troisième variation, hésita, la rejoua une autre fois, et bien que cela dût être jugé impossible, ceux qui avaient été les instruments de son destin et qui pouvaient espérer être enfin délivrés puisqu'il jouait pour eux, se montraient totalement captivés, prêts à le suivre jusqu'au bout dans sa recherche d'une expression meilleure, et encore et toujours meilleure.

Il passa le cap de la cinquième puis de la sixième variation et s'acheminait à présent, après des élans répétés et de plus en plus véhéments, vers l'accomplissement qui succède à la tempête de trilles de la dernière variation; mais si, pour le public suspendu à ses doigts, le pianiste était d'ores et déjà parvenu à l'accomplissement, Lewanski, lui, luttant désespérement avec le pianoforte, avait toujours seulement l'air de se méfier de ce que les autres trouvaient réussi, oui, mille fois réussi.

«Je resterai à tout jamais âgé de vingt-huit ans », se dit-il, effrayé.

Un nouvel élan. «Beaucoup trop vite », se dit-il, et il sentit que ses doigts devenaient insensibles, et la femme, comme pour être plus proche de lui à cet instant, s'était penchée en avant sur sa chaise. «Mon Dieu!» s'exclama quelqu'un, et la fin intervint aussitôt après.

Au beau milieu de la tempête de trilles, après le troisième ou quatrième élan, Lewanski s'interrompit brusquement, se leva, ferma le couvercle du pianoforte et, tout en retirant lentement l'écharpe blanche de ses épaules, l'air profondément peiné, il dit:

«Litzmannstadt... Litzmannstadt, répéta-t-il. Je vous prie de m'excuser. Vous l'avez entendu vous-même: pour jouer cela, je n'ai pas la maturité qu'il faut. On m'a arraché trop tôt à la vie.»

Après cet événement inouï, Lewanski demeura introuvable.

Il n'y aura pas de rédemption. La 109 est bien là, l'holocauste aussi, l'Allemagne existe, et elle ne peut pas renier son passé. Et si les nazis ont pu commettre de tels crimes, et que les nazis étaient humains, et que nous sommes nous aussi humains, alors nous sommes tous des nazis, et des juifs, et des pianistes incapables de jouer la 109. Mais, contrairement aux personnages de ce livre, nous sommes vivants, et donc susceptibles d'atteindre cette fameuse maturité...

Inutile de le dire, ce livre m'a bouleversé. Ce qui m'a frappé c'est l'idée que, ne serait-ce que implicitement, la rédemption de milliers de personnes peut dépendre de la dernière variation de la sonate 109, ou, autrement dit, de l'accès à la maturité d'une seule personne, maturité matérialisée par cet équilibre entre passion et raison que demande Beethoven, l'entente entre doigts et oreilles, l'extrême prétention de vouloir jouer cette sonate qui est un summum de l'art pianistique et en même temps le devoir de la jouer puisque elle est notre héritage. Comme l'holocauste d'ailleurs, qui est aussi notre héritage.

Et après, ce qui m'a frappé est le calme qui règne dans ce livre. Le calme d'envisager ce qui nous arrive, ce qui a été et ce qui est. Un calme qui manque à notre époque, et qui est indispensable pour aborder Beethoven avec respect, que ce soit pour jouer la 109 ou la moindre des Bagatelles. N'oublions pas que si Beethoven a pris la musique joyeuse et nonchalante des classiques et lui a donné un poids, une humanité, une chair, il a fait beaucoup plus : il l'a élevée très haut, à des hauteurs bien au-delà des plus grands abîmes du XXe siècle. Notre siècle.

Mise à jour le Dimanche, 24 Décembre 2006 12:11