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La vengeance du piano de Joël Schmidt

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L'histoire d'une fille de parents nobles qui l'ignorent parce qu'elle n'est pas l'héritier mâle espéré. Cette fille devient une super-virtuose du piano au détriment de la plupart de ses fonctions biologiques — et plus particulièrement aux fonctions spécifiques à la féminité. Il n'y a donc que les mains qui fonctionnent bien chez cette fille. Un grand compositeur et chef d'orchestre en tombe amoureux (liaison platonique) et lui dédie une composition : le Concerto de l'innocence. Mais le jour où elle le joue (elle est majeure), un autre noble s'amourache d'elle, la kidnappe dans son château et l'épouse (cette relation-là est fortement non-platonique). Voyant qu'elle ne tire aucune satisfaction de ses élans, il la répudie. Elle se trouve donc à Paris à vivre comme une clocharde dans une chambre de bonne, accompagnée de son Steinway. Et un beau jour, ou plutôt : une belle nuit, elle découvre qu'elle existe, qu'elle peut prendre sa destinée en main, et que pendant toute sa vie elle n'a eu qu'un seul amant : son piano. Elle commence donc de nouveau une carrière de prof et de concertiste et joue de nouveau le fameux concerto, sous le faux titre de Concerto de la revanche. Elle invite à ce concert les deux hommes qui l'ont exploitée, ils sont éblouis, et à la fin du concert montent à l'estrade pour s'approcher d'elle. Or, en s'approchant du piano, le couvercle du Steinway tombe sur leurs têtes. Le sang qui jaillit provoque les premières règles de notre héroïne : elle est femme, le rideau tombe.

Il s'agit d'un petit livret de 72 pages que l'on peut raisonnablement lire d'un seul trait dans le train ou l'avion. Symbolique de la décadence de la noblesse européenne, parodie excentrique des romans style Harlequin, structure quasi-musicale avec Allegro, Largo, Finale-Presto, tout y est. Là où ça cloche un peu c'est quand l'auteur (il s'agit bel et bien d'un homme, historien médiéviste de surcroît) tente d'explorer et de décrire la féminité. J'aimerais bien que les lectrices de ce texte me disent si sa perception de la féminité a ne serait-ce qu'un brin de réalisme. Voici un extrait du livre, c'est le moment où elle entame une relation amoureuse avec le piano :

Haletante, sentant le sang de ses veines battre ses tempes comme jamais, essoufflée, elle acheva, par la pensée, sa course à travers un passé déserté et sans repères. Les jambes flageolantes, elle descendit les six étages pour retrouver sa respiration dans le jardin du Luxembourg, étonnée, émue, happant la vie, heureuse et affolée de sa témérité au sein d'un monde dont, avec son piano, elle devrait, dans la souffrance, entreprendre la reconquête. Remontant dans sa chambre, elle comprit, en voyant le piano l'accueillir comme si elle était son invitée et lui dire sa complicité sous la patine miroitante de son ébène, qu'il serait son compagnon dévoué, son seul amour.

Elle décida de l'investir et de l'épouser. Elle commença à le caresser de ses gammes, elle le martela passionnément, elle prit ses repas debout contre lui, elle y étendit sa couverture, apprenant à supporter comme une discipline la dureté du bois au cours de nuits douloureuses. Lors de ces fréquentes insomnies, elle flattait de la paume de ses mains le vernis noir, si doux au toucher. Pour se peigner et faire sa toilette, elle se contemplait, nue, dans le miroir du piano qu'elle lustrait tous les jours avec une peau de chamois. Lorsqu'elle était harcelée par des moments de découragement, lorsqu'elle flanchait devant l'ampleur de son pari pour redevenir une pianiste de renom international, elle caressait son corps contre les flancs du piano. Elle passait ses doigts sur les pieds cannelés de l'instrument, imaginait, en fermant les yeux, qu'ils devenaient des jambes d'homme et remontait ainsi ses mains lentement jusqu'aux cordes dorées, qu'elle pinçait ou sur lesquelles elle faisait aller et venir ses doigts. Lorsqu'elle pressait avec ses pieds les deux pédales en cuivre, elle s'enfonçait en lui. Il devint son amant.

Il lui arriva même, lors d'un été de grosses chaleurs, de se coucher, sans sa chemise de nuit, sans couverture et sans drap, sur l'instrument, d'écarter ses bras et ses jambes, comme saint André crucifié, et d'éprouver parfois ce plaisir qu'elle croyait seulement réservé à des personnages de roman, jusqu'à inonder le Steinway de ses humeurs et à s'y rouler avec délice. Avec lui, elle vaincrait son enfance brisée, son adolescence impubère, sa jeunesse sans désir. Avec lui elle fendrait le ciel pour se métamorphoser dans le firmament en une étoile de première grandeur.

Je me pose donc la question : est-ce que ce texte reflète la sexualité féminine, même une sexualité légèrement déviée, ou est-ce que ce n'est que le récit d'un phantasme de l'auteur-homme ?

Cette fable symbolique, où l'on trouve un piano sexué et meurtrier, mérite d'être lue. On y trouve l'idée de l'absence de limites dans la relation avec l'instrument. Paradoxalement, aucun compositeur n'est mentionné, comme si le triangle compositeur-instrument-interprète se réduisait au seul rapport instrument-interprète. Mais comme tout est transposé dans le domaine de la sexualité, l'auteur a sans doute préféré la relation à deux, à celle du triangle amoureux (qui est sans doute intéressante, mais moins dramatique, de la même manière qu'une sonate pour piano et violon peut être beaucoup plus dramatique qu'un trio piano-violon-violoncelle : en musique le proverbe "qui peut le plus peut le moins" n'est pas toujours de rigueur).

Certains lecteurs trouveront peut-être qu'il y a trop de références aux aspects corporels de la féminité. C'est le cadre dans lequel l'auteur s'est placé, et cela contraste bien avec la froide et immaculée perfection des surfaces noires du Steinway [vous vous souvenez du monolithe de l'Odysée de l'espace 2001 ? il y a le même froid, la même perfection géométrique, la même fascination]. Il y a un autre film qui a certainement influencé l'auteur : Carrie de Stephen King, c'est l'histoire de la fille (blonde et maigre, comme celle du livre) qui a des pouvoirs surnaturels qui se déchaînent avec l'arrivée traumatique de ses règles. Ici Carrie tue à travers son Steinway ("Steinway" vient de "Steinweg" = la voie de la pierre, et ici elle a bien choisie sa voie dure comme un pierre) [si l'auteur avait choisi "Bösendorfer" = le village des méchants, on aurait une autre référence implicite à Stephen King, il a préféré "Steinway" qui porte aussi l'attribut de la perfection, du sommet].

On pourrait aussi dire que ce roman est la version française de Corps et âme : la protagoniste a la même facilité pour se hisser jusqu'au sommet du monde pianistique, et semble tout aussi dénuée de personnalité que celui du roman américain. Mais attention : le roman de Joël Schmidt ne nous incite pas à nous identifier avec son héroïne, bien au contraire. À la manière des romans médiévaux il nous raconte une histoire avec beaucoup de détachement et nous invite à réfléchir sur le rôle du piano dans la vie (et dans la mort) humaine. Mélange des genres, ce livre rappelle les écrits féministes enragés des années 60 : "femmes, vengeons-nous de quelques millénaires de domination masculine !". Or, il est écrit par un homme en 2003. De quoi s'agît-il alors ? À chacun de nous de lui trouver une raison d'être, et j'en nommerai déjà une : servir d'antidote à la douce stupeur que provoque son pendant américain, Corps et âme de Jampes Conroy.

Mise à jour le Dimanche, 24 Décembre 2006 12:11