Pianomajeur.net

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille

La pianiste d'Elfriede Jelinek (trad. Y. Hoffman)

Envoyer Imprimer PDF
Un des grands romans de la lauréate du prix Nobel 2004. La "pianiste" est une femme qui paradoxalement ne joue pas beaucoup au piano. Elle est prof au prestigieux Conservatoire de Vienne. Elle a des rapports maladifs de subordination avec sa mère (avec qui elle vit toujours à l'âge de 36 ans), et elle opprime elle-même ses élèves. Quand une élève réussit plus ou moins elle lui met des morceaux de verre cassé dans sa poche de manteau pour la mutiler. Habillée de manière très puritaine, en sortant du conservatoire elle va visiter des peep-show ou alors traîne dans des drive-ins X pour observer les couples dans les voitures. Tout bascule dans cette double vie bien rangée quand un élève tombe amoureux d'elle. Elle lui propose alors une relation sexuelle sado-maso avec moultes accessoires et dispositifs. Celui-ci est d'abord choqué et ensuite furieux : il brise tous les tabous en allant chez elle et en la violant sous les cris de sa mère enfermée dans la pièce d'à côté. Dernière scène : ils se rencontrent en public pour la première fois après cet événement, à un concert. Devant son indifférence elle essaie de s'auto-poignarder mais ne meurt pas et quitte l'immeuble avec une tâche rouge qui grossit sur sa chemise, à hauteur du cœur.

Un roman fort, c'est le moins que l'on puisse dire. Je dirais même qu'il devrait être évité par les moins de 14-15 ans, pas tellement pour les scènes décrites mais plutôt pour cette ambiance morbide, caractéristique de la face obscure de la sexualité (et cette face-là, inutile de s'y plonger trop tôt).

Mais qui est vraiment cette femme, et quel rapport avec le piano ? Sa "spécialité" (selon sa mère) est Schubert. À cet élève amoureux d'elle, elle fait jouer du Schubert. Ce n'est pas un hasard. Elfriede Jelinek tire un certain nombre de parallèles entre le fait de jouer du Schubert et la condition de cette femme. La musique de Schubert est une musique infinie, absolue. Et il est le propre de l'homme de réagir devant l'absolu par l'excès, l'extrémisme. Dès que l'on joue du Schubert on est confronté à cette réalité, l'abîme de l'extrémisme est béant devant nous. À premier abord cette dame semble être tombée dedans.

Or, on s'aperçoit que sa double vie est bien régulière. Les peep-show sont devenus de la routine pour elle, après tout le but de ce genre d'établissement est de fournir aux malheureux bourgeois un échappatoire de leurs pulsions. Et cette discipline de la perversion convient bien à l'âme germanique : il n'y a qu'à regarder l'expression de son visage qui est toujours la même, on a l'impression qu'elle confond plaisir et devoir (n'est-il pas un devoir pour le corps d'avoir du plaisir ? c'est le fondement même de la logique bourgeoise).

On est tout de même choqués : est-ce possible de jouer, d'aborder, d'explorer la D 960 et de se retrouver, une demi-heure après, à humecter les kleenex laissés dans la corbeille de la cabine de peep-show ? Probablement avec le même plaisir pour l'un et l'autre ?

Mais, en fin de compte, devons-nous être choqués ? Schubert, à ce que je sache, n'était pas un ange. Je ne sais pas où il a contracté la syphilis, mais ce n'est sans doute pas dans un bal populaire le dimanche matin après l'église. D'après les principes du Ying et du Yang, dans toute chose il y a ne serait-ce qu'un peu de son contraire. Y aurait-il de la vertu dans les peep-show, et de la perversion dans Schubert ? Entre vertu et perversion il y a un point commun : c'est nous, et plus précisément, notre corps. Il y a bien une part de plaisir corporel (pour ne pas dire : charnel) quand on joue du Schubert.

Mais pourquoi cette fixation sur Schubert ? Parce que nul autre compositeur n'a été mythifié de la sorte. Chopin, Liszt, Schumann, Brahms, Mendelssohn, aucun n'a été en manque de plaisir (Liszt en a même fait un peu trop, les Hongrois en font toujours un peu trop :-), aucun d'eux n'aspire à cette intimité profonde et dangéreuse avec l'interprête. Le personnage de Schubert est le personnage du faible, du malheureux qui a besoin de notre protection, de notre amour fraternel et intime. Il va se nicher dans un coin de notre monde où nous sommes le plus vulnérables, dans un jardin secret d'une fragilité sans limites. Si nous avons construit des défenses solides (en tout cas plus solides que les digues de la Nouvelle-Orléans) contre le monde extérieur, Schubert sera toujours à l'intérieur, bien au chaud. Comme aucun autre compositeur, Schubert est notre co-locataire dans l'endroit le plus fragile de notre âme.

Est-ce à tort ou à raison, je n'en sais rien. Le fait est que cette attitude que nous avons (et que nous partageons avec des millions d'autres humains) envers Schubert est la clé du livre d'Elfriede Jelinek. Toutes les perversions sont justifiées par cela.

Sado-masochisme ? Dans Schubert il y a une douleur infinie. Pour l'exprimer il faut l'avoir vécue, voire la vivre au moment-même où l'on joue. Douleur gratuite parce qu'on n'en sait rien pourquoi Schubert était malheureux. Il avait mal, et on doit donc transmettre ce mal (-> sadisme) et pour le transmettre il faut le vivre (-> masochisme). La pianiste de Jelinek aime se charcuter certaines parties du corps : la douleur purifie, et c'est une douleur secrète puisque ces parties-là sont secrètes, et c'est une douleur d'autant plus secrète que personne n'aurait pu imaginer que cette prof tellement respectable passe son temps un rasoir à la main. Douleur provoquée par elle-même, douleur qu'elle cache mais qui guide ses actions : c'est la même recette que pour jouer Schubert.

Voyeurisme ? En observant un couple dans une voiture de drive-in X, elle est tellement sécouée qu'elle ne peut s'empêcher de vider sa vessie (ce qui d'ailleurs fait qu'on la découvre et que l'on la poursuit à travers champs). Décidément il y en a de tous les liquides corporels dans ce film. Mais quand on joue, n'est-on pas voyeur ? N'essaie-t-on pas d'observer en cachette l'âme du compositeur ? Là encore le choix de Schubert est judicieux. On a l'impression que quand joue du Beethoven ou du Brahms, on est dans un monde construit par ces géants. Pas pour Schubert : ce n'est pas un monde créé par lui, c'est son âme, c'est lui-même. Pas étonnant qu'elle ne peut se retenir, et c'est étonnant que cela n'arrive pas plus souvent aux grand interprêtes de Schubert (ceci dit, on n'en sait rien :-).

Brutalité ? Rien de brutal dans la musique de Schubert, si ce n'est le fait qu'il n'y a pas de rédemption possible. Pas de renversement de la situation comme dans la "Nuit sur le mont chauve". Le Messie ne viendra pas. Et la douleur est là pour rester. Et quand on se fait apôtre de cette douleur, et qu'on n'est pas reconnu par ses cocitoyens comme martyre de la guerre sainte de Schubert, on peut devenir brutal. Sa mère n'arrête pas de lui répéter qu'elle prof uniquement parce qu'elle n'a pas réussi d'être concertiste. Enseigner est pour elle un échec. Quand elle voit alors une élève timide et gentille jouer du Schubert, elle ne peut pas résister. Il faut qu'il y ait écoulement de fluide, du sang de préférence. En mettant des morceaux de verre brisé dans la poche du manteau de l'élève, elle réussit en même temps de la mutiler et de briser la confiance que cette élève jeune et fragile a aux autres. "Le monde est une jungle, et tes camarades sont les fauves qui vont te dévorer."

Sarcasme flamboyant : quand le lendemain de l'"accident" l'élève mutilée va la voir en pleurant, accompagnée de sa mère, la pianiste lui dit : "vous avez toujours votre main gauche, il faut la travailler !!". Étant le seul à savoir que c'est la coupable qui parle, on a envie de la cogner, de la frapper, de la lapider, et là on s'aperçoit qu'on a été manipulé. Elle a réussi à nous faire entrer dans son jeu puisqu'elle a pu éveiller en nous des pulsions agressives (et pas besoin d'être Freud pour savoir que les pulsions sexuelles ne sont pas loin).

Sa relation avec cet élève n'est qu'une série de mises à nu. Rien ne se passe vraiment, elle n'évolue pas d'un poil. Par contre nous, on comprend de mieux en mieux ce qui se passe en elle. Il y a donc, en fin de compte, un triangle : elle, Schubert et nous. Le piano étant le seul point commun entre ces trois.

[Le cas de ce livre n'est pas isolé. Le film "La mort et la jeune fille" de Polanski, où une femme chilienne retrouve par hasard son bourreau qui la violait en écoutant ce quatuor de Schubert se place dans le même registre. Où s'arrête la transmission de la douleur pour ceux qui écoutent (ou jouent) de la musique à fond, sans limites ?]

Lisez ce livre si vous avez les nerfs solides et si vous avez l'âge minimum pour vous plonger dans les ténèbres et en ressortir indemne. Lisez-le en gardant l'esprit clair, sans prêter attention aux détails, lisez entre les lignes et à travers cette collection de fluides corporels son amour, sa passion, pour Schubert.

Laissez ce livre agir sur vous, et quand vous re-jouerez de nouveau du Schubert, vous constaterez que votre perception de lui a changé. Que vous avez changé. C'est le but suprême de la grande littérature, et Elfriede Jelinek mérite bien son prix Nobel.

Mise à jour le Samedi, 23 Décembre 2006 18:44