Pianomajeur.net

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille

La boucle de Beethoven de Russell Martin (en anglais ou en allemand)

Envoyer Imprimer PDF

L'histoire d'une boucle de la chevelure de Beethoven, coupée sur son cadavre par Ferdinand Hiller, pianiste prodige et élève de Hummel. La boucle est transmise de génération en génération et on arrive ainsi aux années 30, le pb étant que les Hiller sont Juifs. Pour échapper à la terreur nazie ils partent clandestinement en Suède en passant par le Danemark. Pendant ce voyage, un membre de cette famille (on ne sait pas qui, ni comment) offre la boucle à un médécin danois, dont la fille adoptive, une Française, la met en vente chez Sotheby's dans les années 80. Deux Américains beethovenomanes (un urologue et un agent immobilier) l'achètent, et y pratiquent des examens biochimiques pour arriver à la conclusion que Beethoven n'avait ni le cancer, ni le syphilis, ni le sida, mais a souffert toute sa vie par une toute bête accumulation de plomb dans les os, d'un taux 40 fois supérieur à la normale, et probablement due aux assiettes ou aux couverts dont il se servait petit...

Vous avez lu le paragraphe ci-dessus ? C'est comme si vous aviez lu le livre tout entier... L'auteur nous propose une sorte de récit historique où se mèlent des fragments de la vie de Beethoven, l'éloge de l'héroïsme des Danois qui ont réussi à sauver des milliers de Juifs sous le nez des nazis, et surtout le mérite de ses braves et valeureux Américains qui ont mis leurs précieux dollars au service de la bonne cause en achetant tous les articles beethoveniens que l'Europe a bien voulu leur vendre, y compris cette boucle de cheveux. Et bien sûr, contrairement aux Européens qui n'avaient auparavant su mieux faire que de l'accrocher sur le mur de leur salon, les Américains ont fait quelque chose d'utile : ils l'ont examiné scien-ti-fi-que-ment et ont ainsi découvert la véritable maladie de Beethoven.

Ce livre est ennuyeux. S'il nous apprend une ou deux choses sur la vie et la personnalité de Beethoven, il passe un temps demésuré sur l'éloge des "bonnes intentions". Bonnes intentions des bons Danois qui ont sauvé les Juifs, bonnes intentions du bon médécin urologue et du bon agent immobilier américain qui ont mis leurs fonds en commun pour acheter la dite boucle et la sortir d'Europe, bonnes intentions des chercheurs qui ont mené les analyses biochimiques de la boucle.

Ce n'est pas la première fois que les Américains s'acharnent à nous montrer qu'ils sont les dignes héritiers de la culture européenne. Dans ce film, pardon je voulais dire : dans ce livre, l'auteur répète inlassablement que "la musique de Beethoven a transformé la vie des hommes qui se sont impliqué dans cette entreprise", et que "quoi de plus naturel pour un urologue qui adore Beethoven que d'avoir quelques cheveux de lui, une partie du corps du compositeur vénéré, dans son coffre-fort"... [je n'ironise pas, c'est écrit dans le texte]

J'espérais trouver dans ce livre un fil conducteur entre le xixe et le xxe siècle, voire le xxie. Une continuité historique et culturelle entre le monde de Beethoven et le nôtre. Hélas, j'ai surtout appris l'histoire d'un petit village du Danemark, et celle de l'"American Beethoven Society" au Nouveau-Mexique. De musique pas un mot. Un livre sur Beethoven qui ne parle pas de musique, mais qui par contre se lamente sur le fait que l'on n'a pas pu élucider avec précision qui a donné la boucle à ce médécin danois... [quelle tragédie]

Inutile de le dire, cet ouvrage me laisse perplexe. Est-ce cela l'amour de la musique ? Justifier sa vie par le fait d'avoir sauvé une boucle de cheveux ? Se vanter d'avoir "contribué de manière extraordinaire à la connaissance de Beethoven" parce qu'on a trouvé quelle était sa maladie, alors que les médécins de l'époque n'ont pas su le faire ? Qu'est-ce ça change si Beethoven est mort du plomb, de l'amiante ou du sang contaminé ? S'il avait des diarrhées, des coliques, des vomissements, si son estomac a été perforé quatre fois pour laisser sortir un liquide blanc et visqueux ? [je vous épargne les détails]

Les historiens de la musique s'intéressent sans doute à ce genre d'informations, c'est normal. Mais ici, il s'agit d'un ouvrage grand public. Il véhicule une image creuse de Beethoven du type : "il était grandiose, il s'est battu avec le destin, bla bla, d'ailleurs la 5e symphonie c'est le destin qui frappe à la porte, bla bla, et pourtant il était sourd et malade, bla bla, et c'est le compositeur le plus connu dans le monde, bla bla". Plus médiatique tu meurs. Pas un mot sur l'op. 57, la 78, la 109, la 111... le grand public ne connaît que les symphonies grandioses, pas les sonates "intimistes" (sauf peut-être la Clair de lune qui fait un peu Clayderman).

Vous l'avez deviné, c'est exactement le stéréotype Beethoven que l'on trouve au supermarché, il nous revient des États-Unis sous forme de produit de consommation. Que c'est beau la culture ! Et heureusement qu'il y a les gens de l'autre côté de l'Atlantique pour nous la faire découvrir.

Voici mon conseil. Lisez ce livre si vous êtes piégé(e) dans un motel aux États-Unis et incapable de dormir à cause du décalage horaire : il vous permettra (en lisant entre les lignes) de mieux comprendre la mentalité américaine en ce qui concerne la musique, et plus particulièrement celle de Beethoven. Ainsi vous ferez d'une pierre deux coups : le livre est tellement ennuyeux que vous vous endormirez à coup sûr, et en plus il vous permettra de comprendre un peu mieux ce pays.

Et si par hasard vous passez par la American Beethoven Society à San José (Californie), dites-leur que vous avez lu le livre et que vous venez spécialement pour voir la boucle, ils seront tellement fiers qu'ils vous offriront à coup sûr un badge à l'effigie du grand maître. Et vive l'Amérique !

[En allemand : Beethovens Locke chez Piper, en anglais : Beethoven's hair chez Broadway Books.]

Mise à jour le Dimanche, 24 Décembre 2006 12:13