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Les funérailles de Chopin de Benita Eisler (trad. Mélanie Marx)

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Drôle de biographie qui s'intitule «Les funérailles de...». Mais que faire d'autre dans un monde littéraire où tout a déjà été écrit sur Chopin, ses moindres gestes, amitiés ou bagarres, sa personnalité, ses rapports avec le pays natal, ses amours avec une certaine dame dont le (faux) nom de famille signifie «sable» en anglais, son antagonisme avec un certain autre pianiste aux cheveux longs et au temperament exubérant...

Comment écrire aujourd'hui une biographie de Chopin ? On se documente, on cherche, on analyse, on essaie de comprendre en examinant d'autres vies, d'autres personnages de la même époque, du même milieu. Mais cela ne suffit pas, d'autres l'ont déjà fait moultes fois.

Eh bien tant pis. Après tout, pourquoi la littérature ne serait-elle pas un art de la répétition, comme la musique ? Personne ne s'est jamais plaint du fait que les mêmes Valses de Chopin sont jouées et re-jouées depuis bientôt deux siècles, chaque fois de manière différente en reflétant le monde (ou le vide) intérieur de l'interprète.

C'est ce qu'a fait Benita Eisler, et on ne s'étonne pas que ce livre soit paru chez Littératures autrement. Sur la quatrième de couv on lit : "B.E. conte avec brio, sensibilité et une multitude de détails d'une indiscretion inouïe la chute d'une des plus grandes étoiles de la musique". Tout est dit dans cette phrase : "brio" = "ce n'est pas un musicologue ringard qui écrit", "indiscrétion inouïe" = "vous saurez tous les ragots, tous les détails croustillants du couple Chopin/Sand", "la chute" = effectivement on parle plus de chute que d'ascension, comme si sa musique est "triste" parce qu'il n'arrête pas de "chuter", "grandes étoiles" = étoile en anglais se dit "star", Chopin est donc, l'espace d'un livre, une star, une star qui chute, chut !

Mais j'exagère. Somme toute, ce livre n'est qu'une biographie comme les autres, à une différence près : au lieu de s'ennuyer à mourir en lisant la narration des années d'enfance, d'adolescence, etc. de notre cher Frédéric, Benita se concentre sur les épisodes qu'elle considère comme les plus intéressants : son arrivée à Paris et sa rencontre avec G.S., le voyage à Majorque, les étés à Nohant, son voyage à Londres et en Écosse, ses derniers jours...

Ce livre laisse un goût amer, sans doute parce que la vie, et surtout la mort de Chopin l'ont été. Il donne envie de lire d'autres ouvrages, en particulier Un hiver à Majorque de George Vous-savez-qui, que je ne manquerai pas de lire bientôt. Il donne aussi des renseignements précieux sur certaines œuvres, ne serait-ce qu'en les situant parmi les différents épisodes de sa vie. Ainsi, par exemple, on apprend sous quelles conditions il a écrit la Mazurka op. 68/4, que Benita appelle les «dernières pensées du compositeur» et dont les derniers accords, toujours selon Benita, sont une "sinistre (pourquoi sinistre ?) prémonition de Tristan et Isolde". Son prochain livre serait-il sur Wagner ? En tout cas ça fait du bien d'essayer de donner un semblant de continuïté et de cohérence à la musique du XIXe : tout n'est pas perdu avec la mort de Chopin, puisque la rélève arrive :-)

On aurait voulu que ça fasse moins feuilleton, mais peut-être est-ce dû au fait que la vie de ce Monsieur et de ses semblables était perçue et vécue par eux-mêmes comme une sorte de feuilleton (à l'époque on dirait plutôt un "roman" qu'un "feuilleton"). Curieuse coïncidence : le mot "romantisme" commence par "roman"...

Aucune révélation spectaculaire donc [non, il n'était pas homosexuel, ni franc-maçon, seulement un peu antisémite], notre vision de Chopin ne changera certainement pas à la lecture de ce livre. Mais lisez-le tout de même, pendant 246 pages vous vous sentirez proches, dans la limite du possible, de quelqu'un qui ne voulait pas être approché autrement que par sa musique.

PS : Après avoir lu ce livre je me sens envahi par une morbide curiosité : comment, donc, prononcer le prénom de la sœur bien-aimée de Chopin, Grzymala ?!?

Mise à jour le Dimanche, 24 Décembre 2006 12:14